Publié par Vivre Ensemble à Neuville

Résistant, déporté à l’âge de dix-sept ans, Georges Séguy évoque la lutte pour la dignité au cœur de l’univers concentrationnaire. Délivré seulement en mai 1945, il témoigne de l’écho, au camp de Mauthausen, des nouvelles du front de Normandie et de la libération de Paris.

La Libération, il l’a vécue, euphémise-t-il, « dans une situation un peu particulière ». À l’été 1944, il est, depuis le mois de mars, la proie du pire des rouages de la machine nazie : déporté au camp de Mauthausen, en Autriche. Jeune militant syndical et communiste à Toulouse, il avait été arrêté, en février, par la Gestapo. Apprenti conducteur-typographe, Georges travaillait dans une imprimerie clandestine. « On imprimait des journaux de la Résistance, Libération, Franc-Tireur, l’Humanité, les journaux syndicaux de la CGT illégale. On a fait des fausses cartes d’identité. On a même édité des faux certificats de baptême catholique, à la demande de l’archevêque de Toulouse, à l’intention d’enfants juifs confiés à des familles d’accueil et dont les parents fuyaient la traque de la police de Vichy. » Tout avait commencé deux ans plus tôt, un soir de mars 1942, lorsque son père, en larmes, lui annonce l’exécution de Pierre Semard, dirigeant de la CGT cheminots, grand ami de la famille Séguy. Révolté, Georges propose à ses camarades de la Jeunesse communiste d’entrer dans les FTP. Le jugeant « trop jeune pour prendre les armes », ils l’orientent sur l’imprimerie, où ses tâches l’amèneront à tenir aussi le rôle d’agent de liaison entre les diverses organisations résistantes.

Le plus jeune déporté résistant de France

Arrêté sur dénonciation, avec l’ensemble de ses collègues de travail, 17 hommes et trois femmes, il fait, à dix-sept ans – ce qui lui vaudra la redoutable distinction de « plus jeune déporté résistant de France » –, l’« horrible voyage » de Mauthausen. « Intégralement nus, entassés dans des wagons à bestiaux, trois jours, trois nuits, sans manger, sans boire, sans voir le jour. » Première expression de la barbarie nazie, qui sera leur lot quotidien. De ces SS qui « voulaient à tout prix nous déshumaniser, nous traiter comme des déchets », car « nous étions pour eux une espèce de terroristes coupables d’avoir osé combattre l’idéologie nazie, et, pour eux, ça méritait de nous obliger à travailler pour leur compte, avec leur mépris, leur violence et la famine jusqu’à ce que mort s’ensuive ». Au cœur de la nuit, lueur fragile mais inestimable, Georges rencontre d’autres Français, des militants communistes pour la plupart, condamnés en France par le pouvoir de Vichy et livrés aux nazis. Avec des détenus d’autres nationalités, ils sont parvenus à monter une organisation clandestine. Elle « fonctionnait surtout pour résister à la cruauté de nos bourreaux », « préserver quoi qu’il en coûte notre dignité ». Entretenir « l’espérance de survivre et d’être libéré ». Résister à Mauthausen, c’était saboter le travail : Georges raconte comment, affecté à l’assemblage d’ailerons pour les avions de chasse Messerschmitt, il perçait des trous de 10 millimètres pour des rivets de 8… Résister, ce sera aussi capter les informations radiophoniques sur la débâcle en cours et, grâce à l’organisation secrète, les faire connaître. Georges sera l’un de ces relais, diffusant les nouvelles aux détenus « trois par trois », « chaque dimanche, jour sans travail ». Ainsi les déportés apprendront-ils l’avancée de l’armée soviétique sur le front de l’Est. De même que, par la suite, l’ouverture d’un deuxième front avec le débarquement en Normandie, puis la Libération de Paris. Là, pour exprimer l’optimisme qui s’empare d’eux, « nous avons fait quelque chose d’un peu particulier, raconte Georges. Pour aller du camp à l’usine, on suivait un petit chemin caillouteux et il y avait des coquelicots : on s’était mis des pétales de coquelicots, tous les Français, sur notre tenue de bagnard. Dans notre idée, c’était la célébration du deuxième front. Les SS n’ont pas compris… ». De longs mois séparent encore le déporté Georges Séguy, « matricule 60581 », de la délivrance. Des mois qu’il vivra, confient-t-il, à la fois « heureux », de l’évolution des combats, et « anxieux », car « on avait entendu dire que Goebbels proposait la solution finale pour les détenus de la Résistance ». Mauthausen sera libéré début mai 1945. Rapatrié à Toulouse le 5 mai, se tenant à l’écart de la liesse de la Libération – « seul rescapé de l’imprimerie, j’étais avec le deuil, les cruautés que je venais de quitter » –, il réintégrera rapidement la vie militante, à la CGT et au PCF. Porté, à l’âge de vingt-deux ans, à la tête de la fédération des cheminots, il deviendra, en 1967, jusqu’en 1982, secrétaire général de la Confédération CGT. Sans jamais perdre de vue le serment adopté par tous les détenus de Mauthausen : « Poursuivre la lutte après la Libération de telle manière que jamais plus ça ne recommence, que la liberté, le droit des peuples priment tout. » Convaincu, dit-il, que « si la Seconde Guerre mondiale s’était prolongée de deux à trois mois, aucun d’entre nous n’aurait survécu », il avertit : « Gardons-nous de faire table rase du témoignage des survivants sur ce que fut la barbarie nazie » car l’actualité en France et dans le monde prouve que “le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde” ». Un témoignage et un message que, dans le Loiret où il vit sa retraite, à quatre-vingt-sept ans, il porte encore dans les lycées et collèges où il est souvent sollicité.

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